Mots pliés et dépliés

Michel, un épicier passionné ou La force de l’albatros

Apr 2017

Paris, XVIIIème arrondissement. Rue Garreau. Appartement au-dessus d’une petite épicerie.

Michel jeta son pied droit hors du lit. Ne jamais se lever avec le pied gauche, c’était une règle primordiale de sa mère Jeanne. Et il l’avait prise à cœur. Son ombre sommeilleuse se moquait lui et essayait de freiner cet élan matinal. Michel la jeta sur le tapis avec un crochet du droit. Il était encore un bon boxeur. Il ouvrit la fenêtre et de sa chambre et respira à grands coups l’air de ce mois de juillet. Hier encore, la pluie avait maltraité les humeurs estivales. Aujourd’hui, le ciel était clair et transportait une odeur de brise maritime. Hector revenait de la boulangerie avec un sachet rempli de croissants au beurre. Il marchait à grands pas pressés pour se jeter au plus vite dans les bras de sa comtesse russe. Michel pensait aux croissants au beurre, à la vendeuse de la boulangerie. Elle s’appelait Rebecca. Michel soupira. Dans le ciel bleu, un albatros faisait des loopings.

Antoine était descendu vers la plage. Sa femme, Jeanne, faisait déjà les valises. Bien que leur train fut celui du soir, Jeanne n’aimait pas ces au revoirs. Ils iraient déjeuner sur le port et Jeanne se sentira un peu triste. Demain, ils seront à Paris dans leur petite épicerie, rue Garreau, et ça irait déjà mieux. Antoine avait retroussé son pantalon et enlevé ses chaussettes, la mer et le sable lui chatouillaient les pieds. Dans quelques semaines, il reviendrait. Il remonta vers l’hôtel, prenant la ruelle qui longeait le port. Les rires des mouettes l’arrachèrent de ses douces pensées et il l’aperçut. Un petit garçon avec un air bien triste, une petite valise verte et un ours en peluche un petit peu délavé. La brise jouait avec ses boucles brunes et il avait déjà des fortes mains pour son âge. Antoine pensait qu’il pourrait devenir un très bon épicier ou un boxeur ou les deux peut-être. Un albatros était assis à côté de l’enfant et semblait lui remonter le moral avec des histoires incroyables puisque vraies. De temps en temps le grand oiseau rallumait sa pipe en écume de mer. L’enfant demanda à l’oiseau s’il était magicien ou peut-être plus que cela encore. Pourrait-il lui offrir des parents ? L’albatros ralluma sa pipe pour l’onzième fois et lui raconta une toute autre histoire. Une histoire où les marins et les pêcheurs se moquent de l’albatros et parfois lui jettent des pierres en riant sur sa lenteur et son envol long et difficile. La plupart du temps, l’oiseau ne dit rien. Parfois pourtant, la mer devient grise et laisse rugir le vent. Le cœur et l’âme des marins tombent dans leurs estomacs, les vagues prennent un plaisir à secouer leurs bateaux, ces ridicules coquilles de noix ! Même les grands paquebots dansent en roulant des hanches et le champagne s’agite dans le ventre des porteuses de grandes robes de soir en soie. Lorsque la colère se pose, l’albatros fait de grands loopings dans le ciel maritime.
Antoine regardait ce duo bizarre et sans réfléchir, il tendit à l’enfant ses bras. L’oiseau poussa l’enfant vers l’homme aux bas de pantalon mouillés. Jeanne attendait déjà devant la porte de leur chambre d’hôtel, de grosses larmes de joie lui avaient rougi les yeux.

Michel pensait à ses parents. Son père avait sûrement les pieds dans l’eau et sa mère serait un peu en colère pour le bas de pantalon mouillés et salés. Pour elle, il avait arrêté la boxe. « Un jour, avait-elle dit, tu auras la tête comme un chou-fleur, un cerveau malmené, et aucune chance de trouver une femme ! » Il était ainsi devenu un épicier passionné. Il était temps d’ouvrir l’épicerie. Dans une demi-heure, Arlette, la caissière de son petit supermarché, arriverait avec une moue boudeuse à la BB ou un sourire de Marilyn. Elle leur préparerait un petit déjeuner avec un grand café au lait, fière de la machine que Lucien lui avait offerte. Michel irait acheter des petits pains au chocolat et de brioches. Il serait encore timide et n’oserait à peine regarder Rebecca. Le client derrière lui donna une poussée dans le dos et le net de l’épicier frôla celui de la vendeuse de petits pains au lait. Ils rougirent et sourirent tous les deux. Le client brusque allumait sa pipe en écume de mer pour la douzième fois. L’air de ce mois de juillet avait un goût maritime.
Dans le ciel de Paris, un albatros faisait des loopings.