Paris. Xème arrondissement. Gare de l’Est.
Les feux rouges à l’arrière du train disparurent dans le premier virage en sortie de la gare de l’est. Ils étaient tous là, ses amis, plantés sur le quai, dans ce matin qui venait à peine de commencer. Paul savait dès à présent que son deuxième garçon de café ne reviendrait pas de sitôt. Serge arrêta de saluer du bras et referma la fenêtre de son compartiment. Juste après la sortie de la gare, ses amis avaient disparu de sa vue. Il avait décidé de reprendre contact avec son pays natal, en arrivant par la voie de l’est. Arrive dans la métropole régionale, il louera une voiture et longera la rivière jusqu’au village.
Les clefs de la petite ferme avaient été déposées à l’épicerie du village. Il en avait profité pour faire quelques achats. La ferme était depuis déjà deux ans livrée à elle-même et aux blessures du temps et il se demandait si elle lui pardonnerait. L’épicière n’était plus celle de son enfance et il en était soulagé. Il avait dès à présent peur de toutes les questions qui pourraient le rencontrer. En prenant la route qui le conduisait à sa ferme, il remarqua que la boulangerie du village était fermée. – Cause retraite, faute de successeur – était note sur un morceau de carton à gâteaux et colle dans le milieu de la vitrine. Serge se sentait coupable. Tout avait commencé au bord de la rivière.
Ils étaient tous les deux assis au bord de la rivière et ils s’étaient promis qu’ils resteraient ensemble pour toujours. Il lui avait promis des trésors de l’autre côté de la mer. Et pour cela, il suffirait de prendre de l’élan et de sauter sur une péniche. La rivière calme rejoindrait le fleuve et ils arriveraient après quelques jours à Marseille. Ils se prenaient par la main, prenaient de l’élan et couraient jusqu’aux rebords de l’eau. Serge était devenu boulanger, l’un des meilleurs de France, et Murielle avait passé son bac. En ce doux soir de juillet, elle était restée assise et Serge avait couru seul jusqu’ aux rives. Elle lui avait dit qu’elle partirait étudier à Lyon et elle ne savait pas si elle reviendrait si souvent. Elle s’éloigna et un serre cœur écrasa le corps du garçon.
Arrivé à la ferme, Serge fût accueilli par un gros chien noir grisonnant. L’animal ne lui faisait aucun reproche mais il avait faim. Serge partagea son repas avec l’animal sans toit et lui donna un nom: Grognard. Le chien semblait heureux de ce choix et se trouva une place pour dormir devant la cheminée. Le jeune homme alla cueillir quelques fleurs sauvages sur la petite colline derrière la ferme et décida de descendre vers le cimetière. Le chien avait décidé de l’accompagner. Ils étaient tous là, devant ces pieds, parents et grands-parents. Ils dormaient là et il était le dernier de son nom et peut-être pour toujours. Et il se sentait à nouveau coupable. D’avoir fui et quitté à cause d’un cœur brisé. Il avait été monteur de machines agricoles, légionnaire dans des pays lointains, employé de cirque et finalement garçon de café.
L’employé de l’EDF avait des lunettes avec des verres en fond de cul de bouteille. Mais à part cela, c’était un agréable concitoyen qui parlait beaucoup et qui avait vidé une cafetière et mange une baguette de pain industrielle avec beurre et confiture, a lui tout seul. Serge avait appris que son ancien maitre boulanger habitait encore la boulangerie mais qu’il ne faisait plus de pain depuis six mois et que l’épicière était nouvelle au pays et vivait seule. Arrivant enfin au but de sa visite, l’employé de l’EDF demanda à Serge son nom pour la réouverture du courant électrique. Serge lui demanda de noter seulement: Serge, le boulanger.
Accompagné de Grognard, Serge était descendu au village. Dans l’arrière de la boulan-gerie, la lumière brûlait. Le vieux boulanger l’attendait. La fuite avait une fin.
Le vieux curé avait remarqué l’odeur agréable qui flottait dans l’air. Une odeur de bon pain. Le serviteur de Dieu jeta un regard vers le ciel, ferma les yeux, et remercia le ciel pour le nouveau boulanger. L’employé de l’EDF avait aidé Serge, en tant que vendeur de pain. En remontant vers la petite ferme, le nouveau boulanger avait rencontré l’épicière et ils s’étaient souri. Serge et Grognard s’étaient assis sur le bord de la rivière et ils laissaient passer les péniches.