Ils m’ont déposé là. Avec quelques mots réconfortants. « C’est une très belle chambre, n’est-ce pas, Papa ? » « Tu verras, tout ira bien, Papa. »
Et puis ils sont partis, en silence. Ce silence qui étouffe quelque peu leur mauvaise conscience. Ils n’y peuvent rien, je crois.
A quoi nos vies se résument ?
Cette chambre au fond du couloir, dans cette maison pour vieux. Cette chambre, cette antichambre de la mort prochaine. Et toutes ces drôles d’odeurs autour de moi. Mes quelques meubles au milieu du mobilier standard plastifié, stratifié. Mon vieux fauteuil, l’énorme commode avec toutes les photos encadrées, ma femme, les enfants et tout le reste.
Autant d’enfants et je finis là. J’avais imaginé le soir de ma vie quelque peu autrement ! Ceux qui pourraient me prendre chez eux, ne veulent pas. Et les autres, ceux qui voulaient, ne peuvent peut être pas. Il ne faut pas leur en vouloir.
A quoi nos vies se résument ?
Autant d’enfants, les preuves d’un grand amour ! Ou les mécanismes d’un couple uni par la dureté de la vie ? Nous sommes des animaux parfois bien malheureux. Nous savons trop et nous ne savons rien. Aux nombreux carrefours de notre vie, la peur nous dicte souvent le chemin à prendre. Nous étouffons l’amour. Nous le laissons partir , nous l’abandonnons. Nous nous décidons pour notre sang, notre famille, nos enfants. Nos enfants, ceux qui pourraient nos prendre chez eux et ceux qui ne peuvent pas. Ils ne faut pas leur en vouloir.
La chambre au fond du couloir. Et tous ces drôles du bruits autour. L’antichambre de la mort. A quoi nos vies se résument ?
Et ma femme est partie quelque peu de temps avant moi. Mais cela fait bien longtemps que nous n’étions plus vraiment cette unité d’amour. Un bon vin peut vieillir agréablement ou finir en vinaigre. Je crois notre couple vers sa fin était bon pour le détartrage des pots de fleurs. Mais il se peut que je suis dur sur cela. J’oublie parfois avec persistance les beaux moments.
A quoi nos vies se résument ?
Et puis je vais tôt ou tard mourir. Et avec ma mort, il y aura tout le folklore chrétien de cette petite ville bien croyante. Dans l’église, cette grande machine à laver consciences, le prêtre parlera. Ils écouteront. Il y aura quelques larmes. Mais dehors le soleil les sechera. Et puis, au cimetière, ils me déposeront là. Et ils partiront en silence. Il ne faut pas leur en vouloir. Ils seront les prochains.
A quoi nos vies se résument ?