Paris, 18ème arrondissement. Un samedi de juin 1985.
Il faut chaud depuis des semaines et la ville est devenue un four à pain. Il fait chaud le jour, il fait chaud la nuit. Tous les gens du quartier attendent la pluie et Frédéric pense à une chanson de C. Couture : « Il fait chaud, il fait chaud… on a envie de l’eau. » La chaleur est si écrasante que la petite souris Jasmine, sous-locatrice de Frédéric, dort sans drap dans son petit lit. Ce dernier est un vieux panier à pain et le drap un vieux mouchoir en coton. Jasmine n’a même pas envie du morceau de fromage industriel que le jeune homme lui a posé sur sa petite assiette.
En regardant le fromage à la consistance caoutchouc, Frédéric pense à ses réserves alimentaires qui sont sûrement très minimes. Il ouvre la porte de son réfrigérateur et c’est vraiment la crise, la déflation qui lui sourient. Trois bouteilles de Radeberger le saluent poliment et un vieux morceau de Camembert très coulant semble vouloir revoir sa Normandie. Il va falloir faire des courses et commencer à apprendre à faire des vrais petits repas. Il a l’intention d’inviter la voisine d’en face à un petit repas aux chandelles. Mais il faudrait d’abord faire sa connaissance et l’inviter, la fille au paréo.
En face sur le balcon du deuxième étage, un couple fixe le ciel. Elle a la tête plein de bigoudis, une énorme poitrine, trop de rouge sur ses lèvres et une cigarette coincée entre celles-ci. Lui, il a un gros ventre sous un maillot trop court, un mégot au coin de la bouche et une bouteille de bière dans la main gauche. De la main droite, il caresse sa femme. Malgré la chaleur, ils semblent tout excités et s’embrassent avec passion. Frédéric pensait que ces deux-là étaient asexués et voilà qu’ils se bécotent sans cracher leurs mégots !
Sur le balcon du troisième, il n’y a personne. La fille au paréo ne semble pas vouloir le taquiner, aujourd’hui. Elle est peut-être sous la douche ou dans son lit, pense Frédéric et son cœur fait du deux cents à l’heure. Il plonge la tête dans son frigo vide pour calmer ses sens. Jasmine, la souris, s’est réveillée et lui lance un regard plein de reproches : « Vas d’abord faire tes courses, grand bêta ! » Le jeune homme, calmé, retourne à sa fenêtre et regarde le ciel de Paris. Des gros nuages lourds et noirs s’approchent doucement et le vent s’est levé. Le vieil antiquaire du rez-de-chaussée est sorti de son magasin, suivi de son vieux teckel à la fourrure terne et mitée. Le long nez du vieil homme fait des mouvements oscillatoires : il sent l’orage venir.
Frédéric décide enfin de descendre au supermarché. Il ira ensuite chez le fromager acheter du fromage non-industriel ! Immobile et se laissant rafraîchir par le froid du rayon aux yoghourts, il ne l’a pas remarqué : La fille au paréo, cette fois-ci dans une légère robe d’été, est à côté de lui. Il lui sourit, elle lui sourit. Ils font leurs achats en silence et remontent les escaliers en silence et la pluie les surprend et les mouille jusqu’à l’os. Et ils se mettent à rire et la robe de la fille est bien transparente tout à coup et Frédéric, la tête rouge de timidité, l’invite à manger. Et elle dit oui à sa demande ! Les gosses du quartier avec leurs bottes en caoutchouc de sept lieues jouent dans les flaques d’eau. Et sous la pluie, avec leurs rires, ils ressemblent à des grosses grenouilles multicolores. La femme aux bigoudis et son mari ont du bonheur écrit sur leurs visages. Et l’antiquaire et son chien s’assoient à la terrasse du café et, peu dérangés par la pluie, ils s’allument tous les deux une cigarette.